Commençons par analyser les termes, car leur signification est cruciale. Mental fait référence à ce qui appartient au mécanisme de l'esprit. Mais qu'est-ce que l'esprit ? Sa définition reste floue et échappe à toute description concrète. L'interprétation de ce concept varie selon les cultures, les philosophies et les religions. En Occident, les dictionnaires définissent souvent l'esprit comme un souffle, une substance incorporelle, ou un principe immatériel.
Ainsi, lorsque nous parlons de maladie mentale ou de santé mentale, nous évoquons quelque chose de flou, une notion hautement subjective.
La médecine allopathique, comme on l'a vu, considère la maladie physique comme ayant une contrepartie biologique objective, indépendante de la subjectivité du patient ou du médecin. Ce signe biologique devient le critère principal pour définir la maladie et même considéré comme la maladie. Donc, dans ce cadre, la notion de maladie mentale doit présenter des signes biologiques précis. En conséquence, on postule que cette "chose" immatérielle, incorporelle, réside dans notre cerveau et que ses signes biologiques se trouvent dans ce dernier. La psychiatre Joanna Moncrieff, professeure à l'Université de Londres, déclare ainsi : "La maladie mentale est causée par un déséquilibre dans la chimie du cerveau."i
Cependant, cette affirmation relève de la fiction.
Le psychiatre William Glasser l'explique très bien : "Étant donné qu'aucun scientifique réputé n'a jamais trouvé quoi que ce soit de pathologique dans la structure cérébrale [associé à des symptômes mentaux], les psychiatres biologiques se concentrent sur ce qui est fugace, change rapidement et ne peut être vu au microscope : les anomalies de la chimie du cerveau. Puisque la chimie du cerveau change continuellement au fur et à mesure que votre comportement évolue, vous ne pouvez pas avoir la même chimie cérébrale lorsque vous êtes heureux que lorsque vous avez peur, êtes en colère ou déprimé. Mais ce n'est pas parce qu'elle change qu'elle est anormale.
Pour prouver que ce qu'ils prétendent est vrai à propos de la chimie du cerveau, ils ont recours à la pseudoscience et affirment que la chimie de votre cerveau est en adéquation avec votre activité cérébrale. Ils scannent ensuite votre activité cérébrale et montrent que certaines parties du cerveau sont plus ou moins actives lorsque vous êtes déprimé, etc. Ensuite, ils font un énorme saut intuitif et affirment que le changement dans l'activité cérébrale qu'ils viennent de scanner représente la chimie en constante évolution de votre cerveau. Ils font ensuite un pas de plus et concluent que c'est ce changement de chimie cérébrale qui est à l'origine de votre peur, de votre colère ou de votre dépression.
Cette conclusion est à peu près aussi scientifique que si je prenais votre rythme cardiaque lorsque vous êtes calme et que je pointais une arme sur vous, tirant quelques balles passant proche de vos oreilles, que je mesurais à nouveau votre rythme cardiaque et vous disais que vous souffrez d'une maladie cardiaque parce qu'il bat maintenant anormalement. Dans ce scénario, ce qui serait anormal c'est qu'il reste inchangé."ii
En d'autres termes, la maladie mentale n'a ni base physique ni chimique identifiable dans le cerveau. Un dysfonctionnement du système nerveux est une maladie neurologique, mais cela n'en fait pas une maladie mentale.
Donc la notion de maladie mentale va à l'encontre des principes fondamentaux de la médecine allopathique, notamment la nécessité de signes biologiques spécifiques, distincts, permettant de différencier les maladies mentales les unes des autres et des maladies physiques.
L'émergence du concept de maladie mentale
L'idée de maladie mentale a pris forme au XVIe siècle, lorsque ce qui était considéré en Europe comme une possession démoniaque fut redéfini par le médecin néerlandais Johann Weyer comme une maladie, en particulier la mélancolie. Puis, en 1808, le médecin allemand Johann Christian Reil inventa le terme "psychiatrie" (du grec psyché signifiant âme ou esprit et iatreia signifiant soin).
La psychiatrie est donc la discipline médicale dédiée aux maladies mentales, tandis que la psychologie est l'étude de l'esprit humain.
C'est surtout à la fin du XIXe siècle que l'idée selon laquelle "les troubles psychiques généraux sont toujours des symptômes de maladies cérébrales" a été formulée par Wilhelm Wundt, le père de la psychologie expérimentale. Le neurologue Jean-Martin Charcot (1825-1893) a été l'un des premiers à développer cette perspective, mais à l'époque, c'était de l'ordre de la spéculation car il n'existait aucune méthode empirique pour vérifier cette hypothèse, et encore moins pour développer des thérapies. Dans les années 1880, Charcot a redéfini l'hystérie, c'est-à-dire un comportement humain, jugé déviant par certains, comme une maladie nécessitant un traitement médical.
Mais c’est principalement au médecin allemand Emil Kraepelin (1856-1926), qui a fondé la faculté de psychiatrie à l'Université de Munich en 1903, qu'on doit la psychiatrie moderne, basée sur la supposition que la maladie mentale est une maladie du cerveau.
En parallèle, en 1907 Paul Ehrlich a conçu l'idée d'une substance chimique spécifique, pour traiter une maladie spécifique. Cette notion de "balle magique" a largement contribué à faire accepter le dogme des germes développé par Pasteur et Koch par les médecins.
C'est dans ce contexte que la psychiatrie s'est développée.
Mais en l'absence de signes biologiques distincts, comment s'y prend-on pour diagnostiquer une maladie mentale ?
En l'absence de signes biologiques clairs, comment peut-on alors affirmer qu'une personne souffre d’une maladie mentale particulière ? À part les symptômes rapportés par le patient, le diagnostic repose sur l'observation du comportement par le médecin, thérapeute, psychiatre, ou psychologue,. Ce jugement, hautement subjectif dépendant de la culture et de l'époque. Un comportement jugé "anormal" à un moment donné et dans une culture peut ne pas l'être ailleurs ou à une autre époque. Par exemple, l'hystérie n'est plus considérée comme une maladie mentale.
Quant aux symptômes décrits, ils sont bien évidemment de l'ordre de la souffrance émotionnelle. Bien qu'il n'y ait pas de contrepartie chimique dans le cerveau spécifique à chaque maladie mentale, la souffrance émotionnelle ressentie est bien réelle. Elle active les mêmes zones cérébrales que la douleur physique. Mais ni la douleur physique, ni la souffrance émotionnelle, ne sont des maladies. Précisons que la souffrance émotionnelle est le ressenti provoqué par une interprétation négative de la douleur émotionnelle, qui elle n'a pas de contrepartie dans le cerveau. On ne peut pas éviter douleurs physiques et émotionnelles. Elles font intrinsèquement partie de la vie humaine. Mais la souffrance émotionnelle, étant la création de notre pensée, ne l'est pas.
La subjectivité au cœur du diagnostic
On en revient à la même conclusion que dans la première partie.
La subjectivité joue un rôle central tant dans la description des symptômes que dans leur interprétation, et donc dans la qualité du diagnostic,
D'après le Charaka Samhita, manuel fondamental de l'ayurvéda datant du IIe siècle : "Le médecin qui a l'esprit clair et qui n'est pas influencé par les émotions et les désirs sera en mesure de diagnostiquer correctement la maladie. Mais un esprit perturbé ou partial conduit à une interprétation erronée de la maladie".iii
Chaque mal-être (que je préfère appeler dés-aise) est nécesairement dû à l'histoire particulière du patient.
"Un diagnostic correct nécessite un raisonnement adéquat et une compréhension de tous les facteurs déterminants. Il n'existe pas de méthode uniforme qui s'applique à tous les patients."iv
Donc l'idée d'une santé universelle est une illusion. Ainsi, toute politique de santé basée sur l'idée d'une santé universelle ne peut être qu'avoir des conséquences néfastes.
Pathologisation du comportement et de la souffrance
En ce qui concerne en particulier la maladie mentale, sa politisation est autrement grave. Car une maladie mentale est la pathologisation du comportement et de la souffrance émotionnelle.
Il s'agit, comme on l'a vu, de pathologiser des comportements humains, jugés déviants à un moment donné, dans une culture donnée. Qui décide de ce qui constitue un comportement déviant ? Les autorités en place, conseillées par des psychiatres et psychologues, sont celles qui décident des critères de santé mentale, notamment le petit groupe d'auteurs du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), l'un des manuels principaux répertoriant tous les troubles mentaux que la psychiatrie dit exister et sur lequel se basent les psychiatres à travers le monde pour les diagnostics et traitements.
Les critères du DSM ont évolué au fil des années. En 1960, il recensait 160 troubles mentaux, et en 2015, il en comptait 374, et cible de plus en plus les enfants. L'un des auteurs principaux du DSM-5 a lui-même admis qu'il n'y avait pas de base clinique derrière ces critères, mais plutôt un consensus, à main levé. Des thérapeutes à qui l'on avait demandé d'appliquer les critères du DSM sur des personnes supposément en bonne santé, on posé un diagnostic psychiatrique sur 25% d'entre eux.v
La santé mentale est de première importance dans la politique sanitaire internationale. En effet, l'Organisme mondial de la santé est proche de la Fédération mondiale pour la santé mentale, qui d'après Nina Ridenour, ancienne coordinatrice technique de la délégation américaine, "a été créée sur recommandation des Nations unies, de l'OMS et de l'UNESCO parce qu'elles avaient besoin d'une organisation de santé mentale non-gouvernementale (c'est-à-dire non contrôlée par la loi ou la constitution) avec laquelle elles pourraient coopérer".vi
Mais que veut-on dire exactement par santé mentale ?
Puisque le concept maladie mentale fait allusion à la souffrance émotionnelle qu'elle pathologise, par implication, la santé mentale devrait logiquement consister en l'absence de cette souffrance, d'autant plus que celle-ci résulte sur une activation d'une zone du cerveau, et que ses formes spécifiques ne sont elles pas discernable biologiquement. Or, parvenir à ne plus transformer nos douleurs en souffrance émotionnelle, est le but qu'on tente d'atteindre, car à chaque instant, tout ce qu'on fait, c'est pour éviter de souffrir. Prendre médicalement et politiquement en main le processus fondamental de toute vie humaine menant à un état d'éveil spirituel, est des plus sinistres. Mais est-ce vraiment de cela qu'on parle lorsqu'on évoque la santé mentale ? Ou plutôt de sa perversion, le contraire même de toute santé, de tout éveil ?
Voici comment L'OMS, définit la santé mentale :
"La santé mentale correspond à un état de bien-être mental qui nous permet de faire face aux sources de stress de la vie, de réaliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté."vii
Cela revient à adapter l'individu aux exigences de la société, afin qu'il travaille pour la faire perdurer telle qu'elle est. Cette conception considère l'homme comme un simple outil, alors que l'homme est un but en soi. Et donc c'est le contraire qui devrait être le cas, la société devrait être adaptée aux besoins de l'homme.
Dans une société qui traite l'individu comme un outil, pour citer le philosophe et psychologue Erich Fromm "les victimes vraiment sans espoir se trouvent parmi ceux qui semblent les plus normaux" à cause de "la perfection de leur adaptation" à "une société profondément anormale".viii C'est le cas dans les sociétés modernes sous l'emprise de la doctrine du capitalisme financier, c'est-à-dire où l'argent, n'est pas un moyen d'échange, mais est un but en soi. Dans un tel contexte, l'environnement humain et physique devient de plus en plus incompatible avec la vie humaine puisque la maximisation du profit nécessite une exploitation de plus en plus grande.
En résumé, être en bonne santé mentale, selon les critères politiques actuels, c'est être dans une profonde souffrance.
S'il y avait un quelconque désir de faire en sorte que chacun puisse en effet s'épanouir, et pour cela réussir à rester autant que possible en bonne santé mentale et physique, c'est la structure capitaliste qui serait démantelée afin de rendre la société propice à l'humain.
Dans une troisième partie nous discuterons des traitements de ces prétendues maladies mentales.
i Moncrieff, J. 2022. Chemical Imbalance: Truth or Myth
ii Glasser, W. 2003. Warning: Psychiatry Can Be Hazardous to Your Mental Health. New York : HarperCollins
iii Charaka Samhita, Trans. K.R. Srikantha Murthy. Chaukhambha Orientalia. Sutra 3.8.
iv op. cit. Sutra 6.2.
v Davies, J. 2015. The Origins of the DSM
vi Redenour, N. et Menninger, W.C. 1961. Mental Health in the United States; a Fifty-Year History. Harvard University Press
vii Organisation mondiale de la santé. https://www.who.int/fr/health-topics/mental-health#tab=tab_1
viii Fromm, E. 1956. Société aliénée et société saine. Paris : Les belles lettres
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